J’ai connu un jour un homme qui n’était pas heureux. J’ai connu trop longtemps une pierre qui leste son propre poids à la force de vives mains sans aspirations, et aux aspérités qui sont comme sans corrélation avec la moindre volonté de créer. Il s’agissait avant tout, avec cet homme-là, de faire. J’avais recroisé cet homme-là, sans trop rien avoir à raconter à son propos, alors qu’il était occupé à être posé là, au milieu d’une gaillarde fête au village. Parmi des hommes et des femmes tous gaillardisants, abreuvés et rieurs, il était amarré dans le sol, fidèle au gravier. Il regardait en bas. Son attitude était toujours très terrestre. Il était vieux, cette fois-ci.

Il avait tenté d’échapper à cela même – non pas à la vieillesse, mais bien plutôt à la sévérité avec laquelle celle-ci, sans avoir fossoyé, avait pu remblayer ce trou, cette perforation vide qui était là, et avait toujours grandi avec lui.

C’était une vaste étendue d’absence de volonté de trouver, qui s’était installée sous son cœur. Il ne regardait jamais trop cet espace vain. Il préférait toujours y jeter, comme on jette la viande faisandée à un vieux lion qui jamais n’eut été roi de la savane, mais bien que de la fosse clôturée, des bouts de faire. Cet homme, à proprement parler, avait vécu obnubilé. Il ne voulait pas même être grand-chose. Loin de lui l’idée de devenir quoi, de devenir grand, loin de lui l’idée. Assurément, il était déjà quelque chose, il le savait, il l’avait déjà compris. Il l’avait compris en parcourant des magazines de chasse et de pêche. Son visage se reflétait sur le papier glacé, parmi les vastes étendues sauvage, et il y avait vu ce qu’il avait de grand.

Et donc, moins vieux, il avait acheté un chien, un dogue. Il arpentait les forêts alentour, forêts qu’il ne savait pas dépourvues de gibier puisque trop fines, trop décoratives, trop effilochées par les monocultures locales ; il les arpentait en espérant pouvoir s’attribuer les mérites de la dextérité des crocs et de la bave de son chien. Et il ne trouvait rien. Et il lui en voulait. Et il le haïssait aussitôt qu’il ne parvenait pas à le suivre dans les fourrés. Le chien n’avait nulle part où aller, et s’en alla. Peut-être notre homme s’en était-il débarrassé par jalousie, un vague sentiment d’envie. Il avait donc revu à la baisse les attentes qu’il avait envers son sexe et la force qu’il lui devait, et s’en remettait vite à la pêche. Et dans la pêche, il s’obnubila, sans jamais pêcher grand-chose, et sans ne plus jamais manger autre chose que friture. Puis ses mains, même de la pêche, le rappelèrent. Et maintenant la vieillesse et ses plaques, je le vois d’ici, ont eu le temps de colmater le trou, à sa place. Cela le frustre souvent. Il n’a plus le loisir de se gonfler de chasse, de pêche, ni même de cueillette, et toujours tout le ramène à son manque cruel d’être. Il comprit qu’il ne pouvait donc plus colmater sa béance intérieure par n’importe quel faire.

Heureusement -pour lui-, une autre de ses obnubilations l’eût sauvé. Il restait d’autres choses à faire et qui faisait homme, des choses qui donnaient l’air vigoureux de celui qui sait -et précisément- ce qu’il fait. Il lui restait son appétence émerveillée et enthousiaste pour les choses très sérieuses et très complexes de la technologie. Il avait trouvé là la meilleure des prothèses. Tout commença lorsqu’il découvrit l’impression 3D. Vraiment, il l’avait découverte comme le Feu. Ainsi, cet homme s’était découvert le plaisir d’être comme un dieu dès le moment qu’il eut découvert, du polystyrène qui la recouvrait, une imprimante 3D. Il créait toute sorte de choses, béant et puissant. C’était une production effrénée, une logorrhée de plastique. Il était sauvé, il savait y faire.

À cette fête, sous les tentes desquelles émanaient des libations de joyeux gras (afin d’arroser quelque match), il paraissait comme apaisé. Il regardait, avec tendresse, une image qui était apparue sur un écran, puis sur une feuille, tombée de son imprimante (la moins excitante des deux). Il était apparu, sur cette feuille, des traits que personne n’avait dessiné. Sur cette feuille, il s’était apparu. Il avait demandé à ce qu’il maîtrisait si bien de l’y représenter en train de faire ce que jadis il faisait – et faisait, il se l’était laissé dire, avec un certain panache. D’une main, il tenait un fusil. D’une autre main, il retenait le chien qui jamais n’eut de prénom. Et de l’autre, qui jaillissait d’un buisson de fougères, il caressait une perdrix.